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« Le jour qui m’a laissé le plus grand souvenir c’est le vendredi 10 mai. Comme le gouvernement ne cédait pas, tout naturellement les dirigeants étudiants avaient décidé qu’on allait encercler la Sorbonne, on allait occuper la rue devant la Sorbonne. Ce qui paraissait une bonne chose. J’ai passé une partie de la journée et de la soirée là-bas. Il y avait des négociations qui commençaient mais ça ne bougeait pas du coup on continuait d’occuper. Puis, des pavés ont commencé à être détachés de la rue. Naturellement j’ai fait la chaine, pour porter les pavés et j’ai commencé à construire les barricades. La première leçon que je tire c’est que ce que je n’avais pas imaginé faire ça quelques jours auparavant, faire des barricades, mais là on le faisait. La mémoire des barricades revenait, on dépavait la rue du boulevard Saint-Michel. Comme il y avait les lacrymos, les gens jetait des draps, de l’eau pour que les manifestants se protègent. C’était très fort. Ce qui auparavant paraissait invraisemblable peu de temps avant devenait naturel et tout ça dans une atmosphère de camaraderie, de fraternité, de soutien de toute la population dans les logements aux alentours. Il y a des moments où les choses basculent. Tout ceci sur le moment me parait naturel pour tous ceux qui étaient là. Ça s’est prolongée tout la nuit et la police est intervenue. Pour la première fois je découvrais cette violence de la police. Je voyais pour la première fois la police intervenir, qui lançait des grenades explosives, offensives, lacrymos sur des gens qui demandaient simplement qu’on libère leurs camarades. C’est la deuxième chose qui m’a fait basculée. A partir de ce moment là, je n’ai pu eu la même réaction vis-à-vis de la police après ça. La police c’était devenue la violence contre les gens qui étaient là. En plus ça s’est poursuivi jusque dans la matinée où il y a eu la répression, ils pourchassaient les gens réfugiés dans les appartements du quartier. J’y ai échappé en me réfugiant dans une chambre de l’école normale supérieur jusqu’à l’après midi. Ça m’a marqué sur ce qu’est la police et l’Etat. Et toute de suite après le 10 il y a eu le 13 mai. Là tout était changé. C’était une foule immense qui montrait que quelque chose avait basculé le 10. »

Pierre Rousset

« …On arrive aux barricades. Les journalistes décrivent ce qu’ils voient, la population qui est solidaire, qui jette de l’eau pour faire retomber les gaz lacrymo, pour les soutenir. Moi je suis à l’extérieur de la barricade. Ce que je fais c’est que je rattrape les lacrymos pour les renvoyer aux flics. Puis arrive une grenade offensive, je vais la renvoyer sur les flics au moment où elle explose, je reçois de la poudre, j’ai les yeux plein de poudre. Dès que j’arrête de me battre les yeux gonflent et je deviens quasiment aveugle. Au petit matin en tâtonnant je rentre à la maison dans les quartiers qui ont des allures de zone de guerre. J’évite les flics tant bien que mal. J’arrive chez moi heureusement c’est à 1km. Ce qui m’a frappé c’est que tant que l’adrénaline était là j’ai continué à voir, dès que c’est retombé mes yeux ont gonflé. J’avais 22 ans et on déclenche, même si on n’est pas la seule cause, mais on est le déclencheur de la plus grande grève que la France ait connue à l’époque. Après ça on perd la main, on ne pèse plus sur l’événement. On fait ce qu’on peut, on essaye de maintenir, de se construire. Les choses ne se font pas entièrement spontanément, y a des choses qui se font spontanément mais d’autres des meetings à tenir, est ce qu’on les ouvre, est ce qu’ils sont unitaires, avec qui, sur quel sujet, est ce qu’on renouvelle les manifestations, comment on maintient le rythme etc. On fait parti de ces gens qui ne peuvent pas simplement prendre juste le bonheur du moment ou le malheur selon les cas. Cette question lancinante qui revient « et après ? ». Y a eu des moments de vivre 68, le moment où tout le monde se parle, le collectif s’humanise de façon fantastique mais avec cette petite chanson en permanence : on a des responsabilités, on doit se poser le problème de que faire, avec qui, comment. Mais vous imaginez ce que c’est comme lancement de l’activité militante ! Quand je repense à la densité de l’activité militante de l’époque, c’est absolument incroyable. C’est une rampe de lancement mai 68 sur ce qu’on a fait après. C’est une expérience politique extraordinaire qui nous apprend à penser, lire l’évènement. Avoir ça au début de son activité militante c’est une chose précieuse, une grande chance et ensuite c’est une une énergie militante qui dégagée, qui a été extrêmement porteuse. »

Philippe Mussat

« … On repart vers la Sorbonne. Maintenant on ne part plus, faut qu’ils ouvrent la Sorbonne. C’est là qu’il y a des trucs spontanés. Y avait l’habitude de dépaver pour se servir de projectiles. Là ça continue et ça commence à s’accumuler. Il y avait des profs du SNES qui disaient « pas de provocations ». Mais très vite des chaines se font et petit à petit ça devient impressionnant. Les barricades se montent. Combien de temps les flics vont attendre ? On est un peu surpris. Ils se sont fait prendre au piège. Un ou deux jets de grenades mais on faisait ça pénard. C’était une idée spontanée de génie, les barricades. Par rapport au reste de la population les barricades c’est quelque chose qui reste avec une valeur Symbolique très forte. Et les flics ont eu du mal à les reprendre. Les bastons ça a bien duré toute la nuit. Beaucoup de lacrymos mais ils ont eu extrêmement mal. On a brûlé des bagnoles parce que ça ralentissait leur présence. On a fait cramer les bagnoles pour freiner. C’était efficace. Si tu fais une barricade de bagnoles et que tu mets le feu, les flics ils avancent pas. Mais encore une fois, c’était avec des milliers de gens. On ne jouait pas les totos avec ça. A part les Maos qui s’étaient réfugiés dans la rue d’Ulm et qui ne voulaient pas bouger, c’était un truc massif qui a duré toute la nuit. On a réussi à s’échapper. La hantise c’était de faire se chopper. Les bastonnades dans le car. On savait que c’était assez violent. Et puis la manifestation du 13 mai ça a été l’aboutissement… »

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