Par Haitham Mohamedain

Haytham Mohamedain est un avocat spécialisé en droit du travail de premier plan et membre des Socialistes révolutionnaires (SR). Il a été emprisonné de manière totalement infondée à plusieurs reprises par le régime militaire dirigé par le président Abdel Fattah al-Sissi.

Mohamedain a été arrêté en septembre 2013 alors qu’il s’apprêtait à représenter les travailleurs des aciéries de Suez arrêtés après que la police a attaqué leur sit-in. Sa détention a provoqué une campagne de solidarité internationale. En avril 2016, Mohamedain a été une fois de plus placé en détention lors de la répression qui a frappé une nouvelle vague de protestation dirigée contre le régime Sissi, notamment lorsque ce dernier a transféré la souveraineté de deux îles de la mer Rouge à l’Arabie saoudite.

Dans cette lettre écrite en prison, qui a été publiée sur le site internet des Socialistes révolutionnaires, Mohamedain s’exprime sur le transfert de ces deux îles, un symbole frappant de la subordination du gouvernement égyptien à la monarchie saoudienne, ce qui a engendré des manifestations parmi les plus importantes contre le régime depuis le coup qui l’a établi au pouvoir au cours de l’été 2013.

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Au peuple égyptien, aux révolutionnaires de janvier [2011], aux chers camarades : notre lutte contre la vente des îles Tiran et Sanafir au Royaume saoudien est inséparable des buts de la révolution de janvier.

Lorsque nous scandions : « celui qui vend Sanafir et Tiran vendra demain Shubra et Helwan » [respectivement l’un des plus grands quartiers du Caire et une commune du Grand Caire], ce n’était pas un caprice. Le régime militaire a commencé à vendre les richesses de ce pays il y a longtemps. Ils ont tout vendu ; ils vendent des usines à des spéculateurs capitalistes et abandonnent les travailleurs ; ils vendent des terrains agricoles à Al-Walid ben Talal ben Abdelaziz Al Saoud [membre de la famille royale saoudienne, « homme d’affaires »] et à d’autres voleurs ; ils ont vendu nos hôpitaux de telle sorte que nous ne recevons plus de soins. Ils ont vendu nos aliments à des compagnies d’importation de nourriture qui contrôlent les prix et se moquent des standards de sécurité, à tel point que nous nous nourrissons désormais de ce que délaissent les compagnies ailleurs dans le monde. Ils vendent nos travailleurs à des investisseurs en tant que « travail bon marché ».

Ils vendent nos écoles afin de transformer une éducation convenable en une marchandise que seuls les riches peuvent acheter alors que les pauvres sont plongés dans l’ignorance ; cela alors que le régime se réserve l’utilisation des couches les plus basses de la société : le gros de la sécurité centrale, les travailleurs occasionnels, les vendeurs de rues et les chômeurs. Ils vendent les équipements publics qu’ils rachètent ensuite, affirmant que leurs noms figuraient dans les registres et les actes comptables. Cette rue est gérée par l’armée, voici un lopin de terre réservé au Ministère de l’intérieur, là un complexe touristique mis de côté pour la magistrature. Ils ont vendu les rives d’Alexandrie et le port de Port-Saïd et bien d’autres choses.

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Le régime égyptien est désormais passé à un niveau supérieur dans le démantèlement, la mise sous hypothèque et la vente du pays. Une fois qu’il a reçu suffisamment de dollars du Golfe pour tuer la révolution égyptienne, il a donné en échange des terres égyptiennes aux Saoudiens. Notre opposition à la vente de terres constitue effectivement une lutte contre la contre-révolution, contre les traits réactionnaires des Al-Saoud et contre le sionisme.

Les pauvres égyptiens ont défendu ces îles avec leur argent et le sang de leurs fils afin d’empêcher que l’ennemi sioniste puisse disposer d’une position stratégique d’où il pourrait contrôler l’ensemble de la mer Rouge. La vente de Tiran et de Sanafir est une décision qui pourrait permettre à Israël de le faire.

Nous sommes tous conscients de la manière dont Israël a utilisé tous les territoires qu’il a occupés ou volés afin de massacrer et de menacer les peuples de la région. La vente de Tiran et de Sanafir est une défaite sans qu’une bataille ait été menée, car les batailles ne sont plus nécessaires depuis qu’ils ont abandonné l’Egypte aux Américains et aux sionistes suite aux Accords de Camp David ; aucune bataille ne sera nécessaire tant que nous sommes dominés par un régime qui leur offre tout ce qu’ils désirent et qui a pour mandat de protéger leurs intérêts.

La question de Tiran et de Sanafir exige que l’opposition égyptienne bâtisse le plus large front de défense afin de renverser les « contrats de vente » et regagner les îles qui ont été vendues par ceux qui ne les possèdent pas à ceux qui ne les méritent pas. Ce front devrait débuter autour de la question de Tiran et de Sanafir pour s’étendre à toutes les causes sociales, démocratiques et nationales. Ceux qui ont vendu les îles où a coulé le sang des soldats [le 6 juin 1967, une bataille navale se déroule au large de l’île, qui contrôle le golfe d’Aqaba ; c’est l’un des épisodes qui marquent le début de la guerre des Six-Jours] ont reçu des dollars du Golfe qui seront utilisés pour saigner les révolutionnaires et les écraser. Ceux qui ont vendu les îles vendent les usines et les fermes sous la menace de l’épée de la répression et de la tyrannie. Ceux qui vendent les îles vendent la souveraineté de l’Egypte et la cause palestinienne.

Je salue votre détermination face à la tyrannie et je vous remercie pour votre solidarité avec les prisonniers. La destinée du peuple égyptien dans la première moitié du siècle passé a consisté à combattre simultanément l’occupation étrangère [anglaise], la corruption et la tyrannie de nos dirigeants locaux ainsi que les propriétaires terriens féodaux. Notre devoir actuel exige que nous continuions ce parcours et que nous luttions contre le régime militaire et le capital afin de reconquérir et libérer la terre ainsi que d’atteindre les objectifs de la révolution du 25 janvier.

Enfin, j’invite ceux qui voient cela comme un accord entre l’Etat égyptien et un « Etat frère » de reconsidérer leur position ou de quitter nos rangs. En effet, il n’existe aucun lien fraternel entre nous et la forteresse de la réaction – le royaume saoudien – qui est un ennemi de la révolution et a payé des millions pour que notre sang se répande dans les rues. Nous sommes unis dans une lutte commune avec tous les peuples du Golfe contre toutes les formes d’obscurantisme, de tyrannie et de dépendance.» (Article publié en anglais le 17 août 2016 sur le site SocialistWorkers.org, traduction A l’Encontre)

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